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CRITIQUE

Ce qu’il reste de la folie, de Joris Lachaise.

D’abord, il y a la blancheur aveuglante des murs d’un hôpital. On cherche à y enfermer un corps qui résiste, happé par l’ombre d’une cellule dont la porte se referme. Un homme regarde désormais le monde à travers une fenêtre étroite aux barreaux de fer. Il supplie et il crie. Il regarde. Il y a dans son regard quelque chose de très vivant, qui ne se livre pas.

C’est un voyage halluciné que celui de Joris Lachaise dans les méandres d’une institution psychiatrique de la proche banlieue de Dakar, univers médical rendu poreux par l’Histoire aux influences sorcières, maraboutiques, prophétiques. À l’époque où en France s’ouvrait la clinique de La Borde, où les écrits de Frantz Fanon commençaient à lier psychiatrie et question coloniale, le neuropsychiatre Henri Collomb fondait, au Sénégal, l’hôpital de Thiaroye, à quelques kilomètres de la capitale. C’était en 1958.

Joris Lachaise s’est rendu là, pour questionner les rémanences, les héritages éminemment politiques de la question de la folie en territoire post-colonial. Joris Lachaise s’est rendu à Thiaroye en ethnographe, armé d’un appareil conceptuel exigent, scrutant le paysage contemporain des maladies mentales sur une terre irriguée de magie. De Thiaroye, Joris Lachaise a ramené un film. L’intelligence de ce dernier est à ce point dépourvue de vernis théorique que l’on ne peut que s’étonner devant l’étrangeté de ce matériau incarné, brut, porteur d’une singulière violence.

Violence des visages saisis de près, de si près que le filmeur pourrait toucher et être touché, repoussé, refusé. Violence du sang de cette chèvre sacrifiée (dès les premières minutes du film), gorge tranchée, au sol, le sang jaillissant sur la terre, et sur le corps d’une femme malade – dans la transe rituelle des Lébous, peuple de pêcheurs par qui fut en son temps peuplée la ville de Dakar. Violence de la possession des corps par ce prêtre exorciste entré clandestinement dans les murs de l’établissement, profitant de la négligence ou du sommeil d’un gardien. Violence de la parole d’un adolescent, saisie au détour d’un couloir, prenant la caméra pour tribune, exhortant le filmeur blanc (et par-delà lui tout un peuple) à se pencher sur l’histoire des esclavages physiques et mentaux. Violence à son tour du geste du filmeur, caméra tournée face au mur, dos à celui qui parle, résistant au regard magnétique de l’autre jusqu’à ce que la tension cède, et qu’arrive, hors-champ, un troisième homme, brisant le cercle de la parole

À Thiaroye, il n’y a pas de division qui tienne. Pas de pertinence, non plus, à vouloir distinguer (strictement) le legs de l’Occident colonisateur de celui du territoire colonisé, la psychiatrie institutionnelle des pratiques coutumières de soin. Les patients et les autres – soignants, accompagnants de l’hôpital – sont donnés à voir dans la même mesure, avec sagesse. De fait, le geste filmique de Joris Lachaise n’isole ni ne sépare. Il saisit de front, et dans le même mouvement, la médecine et la transe – maraboutique, évangélique, prophétique. La part de la folie et celle de la raison. Ces facettes voisines, paradoxales, de l’hôpital se heurtent, se transforment, se mélangent jusqu’à former un univers complexe, dense, cohérent. Le montage met en rapport les situations de soin psychiatrique et les pratiques traditionnelles (possessions, exorcismes), qui dessinent un récit quotidien de la vie à Thiaroye.

La caméra vit, fragmente, est aimantée par les visages, les objets. Elle est l’interface, le lieu où se rencontrent, se confrontent, se (re)connaissent les corps et les êtres. Jean Rouch soutenait que la présence d’une caméra suffisait parfois à créer les conditions d’une possession qui, dans le seul réel, n’aurait pas existé. Transe du filmeur et transe du filmé. On dirait qu’à Thiaroye aussi, la caméra est porteuse de cette fièvre, qui contamine l’écran, dont le filmeur est moins le témoin que le mage, l’acteur. Comme dans ces tableaux de famille où l’on devine, par un effort de l’esprit, les traits rattachant un visage à chacun de ses ancêtres, le film dessine les contours d’une réalité double qui ne cesse d’être unique.

Sous le signe de la dualité, également, s’inscrit la trame du film. Le personnage central de l’histoire, Khady Sylla, se trouve être à l’écran le double du filmeur – inscrit en négatif derrière l’image. Cinéaste, écrivaine, internée au sein de l’institution, Khady Sylla, porte au cœur du film une parole, une distance critique, une contradiction fondamentale. Elle soulève un questionnement structurel, politique, symbolique, examinant les névroses modernes d’un pays traditionnel en proie au développement urbain.

À Thiaroye, les patients ont coutume de venir accompagnés d’un membre de leur entourage. Khady Sylla fait le choix de venir avec Joris Lachaise. Patiente et analyste – de ceux qui pensent et qui souffrent à la fois -, Khady Sylla énonce, au long du film, les lois qui peuplent les murs de Thiaroye. Assise devant le bureau du psychiatre, elle dit le caractère sacré, prémonitoire de ses rêves. Elle dit sa propre maladie, qui semble sans cesse échapper à l’institution. Assise dans la cour du peintre Joe Ouakam, pleurant, elle acquiesce en silence à cette assertion ultime – que la folie n’existe pas.

Et c’est peut-être cela, à la fin, qui constitue l’objet du film. Ce qui – de quelque côté qu’on le prenne – échappe à l’hôpital, aux traitements, aux interprétations, à l’enfermement des corps et des âmes. Ce quelque chose-là, infime et résistant, brillant dans les yeux de l’homme enfermé derrière une fenêtre étroite, aux barreaux de fer. Cette zone d’opacité, gisant en chacun de nous – ce qu’on ne peut détruire ou éradiquer, longtemps, bien longtemps après que la folie a disparu.

F.M.

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